En lisant les Souvenirs ou Pirénaïca, (petit recueil d’articles publié en 1902 d’où se dégage sa philosophie de la montagne), l’« aigle des Pyrénées » apparaît comme un précurseur dans bien des domaines. Il fut l’un des premiers montagnards « spécialisé » dans l’ascension des plus hauts sommets de la chaîne. Il sera aussi l’un des premiers à s’aventurer seul en haute montagne, sans guide ni porteur. Dormir, de manière voulue, sur les hauts sommets n’était pas chose courante, même au milieu du XIXème siècle. Muni de son célèbre sac en peau d’agneau, H. Russell sera l’un des premiers à rechercher les séjours nocturnes sur les hauts sommets, et ce bien avant l’aménagement des grottes du Vignemale. Ses bivouacs d’altitude lui ont inspiré quelques unes parmi ses pages les plus saisissantes. Nuit au sommet de l’Aneto (condition pour qu’il y accompagne son ami Hoskins !), errements sans dormir au Mont-Perdu, nuit au sommet du Vignemale enterré sous les cailloux du sommet, balades nocturnes, Henry Russell s’est saisi d’un champ que ses prédécesseurs n’avaient guère exploré. Aujourd’hui encore, combien de montagnards sommes-nous à rechercher cette poésie si particulière des « nuits russelliennes » ? Pour avoir eu la joie d’en vivre de nombreuses, du crépuscule à l’aurore, c’est un spectacle dont on ne saurait se lasser…

La haute montagne, lorsque Russell commença son épopée, était encore, en terme de conquête, quasi-vierge. Hormis les nombreuses premières ascensions qu’il réalisa dans toute la chaîne pendant près d’une trentaine d’année, Henry Russell fût un grand précurseur des ascensions hivernales. En foulant le sommet du Vignemale le 11 février 1869 avec ses guides, il ouvrait là un chapitre nouveau. Au niveau européen, à cette date, aucun sommet majeur n’avait été atteint en hiver. Certes, il manquera l’hivernale du pic du Midi d’Ossau, mais il réalisera également la première hivernale du pic du Ger de Gourette.

Parmi les premiers également, il s’interrogea quant à l’aménagement en refuge de la montagne pour faciliter les séjours en altitude. Si H. Russell est très connu en raison des sept grottes qu’il fit creuser sur les flancs du Vignemale, il fut également à l’origine du creusement d’une cavité dans le flanc nord ouest de la brèche de Roland, de l’aménagement d’un abri sous le Mont-Perdu…

Toutefois, « vulgariser, c’est rendre vulgaire » écrivait-il. Aussi, il s’éleva contre l’équipement à demeure de la montagne destiné à faciliter les ascensions aux touristes. Ainsi, il fut assez contrarié en apprenant que sur les pas même de Ramond, dans le couloir menant à la brèche de Tuquerouye, des crampons avaient été installés. Et gravissant le pic du Midi d’Ossau, il surmonta les cheminées de la voie normale en prenant soin d’éviter les fameuses barres de fer scellées là. Ce débat ne se prolonge-t-il pas encore aujourd’hui parmi ceux qui s’adonnent au pyrénéisme de difficulté, entre les partisans de l’équipement des parois en spits et autres plaquettes, et ceux refusant les équipements restant en place après le passage des grimpeurs ?

Henry Russell, lorsqu’il publia (en 1866) Les Grandes Ascensions des Pyrénées, - « un des grands livres du pyrénéisme » écrivit H. Beraldi (3) -, fit aussi preuve de nouveauté. D’abord, parce qu’hormis V. de Chausenque en 1834 puis 1854, E. Lambron et T. Lézat en 1860 et son ami C. Packe (1862), il n’existait pas réellement de guide pratique destiné à ceux voulant gravir les grands sommets. Si Russell n’excellait pas dans l’art du dessin, toutefois il faut noter qu’il y introduisit un « adjuvant nouveau et précieux » (3) : c’est l’apparition des cartes schématiques. La plupart des auteurs de guide du XXème (P. Soubiron, G. Boisson, G. Ledormeur, R. Ollivier…) ont à sa suite adopté ce mode de représentation. Et n’échappant pas à la règle, j’en ai fait de même en 2008 avec celui que j’ai consacré aux « 3000 » de la chaîne (4).

Un dernier point : Henry Russell fut en 1864 l’un des fondateurs de la Société Ramond. A l’époque où le Club Alpin Français n’existait pas, elle fut certainement la première société de montagnards continentale. La publication qui en émana dès1866, Explorations pyrénéennes, à laquelle il contribua par de nombreux articles, perdure encore de nos jours !

Henry Russell reste une figure essentielle de l’histoire du pyrénéisme. Son approche de la montagne fut, pour l’époque, novatrice sur bien des points. Ses publications, dans leurs éditions originales, sont aujourd’hui très recherchées. Les prix élevés qu’elles atteignent, les biographies (G. Sabatier, J. Labarère) comme les expositions qui lui ont été consacrées, la dernière réédition des Souvenirs (5), les traductions récentes en espagnol, tout comme les ouvrages publiés à l’occasion du centenaire de sa disparition, me semblent témoigner de l’intérêt qu’Henry Russell suscite encore de nos jours. Comme quoi son œuvre, indémodable, est encore bien dans l’air du temps.

 

 

    Florian Jacqueminet

 

 

(1)- Jean Fourcassié, Le Romantisme et les Pyrénées, Librairie Gallimard, 1940, p.298

(2)- Monique Dollin du Fresnel, Henry Russell (1834-1909), Une vie pour les Pyrénées, Editions Sud Ouest, 2009, p.9

(3)- Henri Beraldi, Cent Ans aux Pyrénées III, Pau, Les Amis du Livre Pyrénéen, 1977, p.62

(4)- Florian Jacqueminet, Pyrénées, d’un 3000 à l’autre, Mon Hélios, 2008.

(5)- Henry Russell, Souvenirs d’un montagnard, Edition du Centenaire (1909-2009), Mon Hélios, 2009.