Un jour, adolescent, je testais une de ses combinaisons intégrales en duvet, qu’il avait utilisée lors d’une expédition au Pérou. Une combinaison censée me protéger du froid, de la neige, des chocs, de tout. Devant le chalet, dans une neige lourde et mouillée, j’escaladais d’imaginaires parois andines sur les murs de glace avoisinants.

Bien sûr au bout de quelques instants, j’expérimentai l’inconfort gluant de tous mes vêtements lourds d’eau glacée. Alors j’ai commencé à réaliser que les choses n’étaient pas si simples. Foin de combinaison anti-tout pour me rendre invincible. Pour être héroïque, il me faudrait souffrir, avoir froid et, qui sait, prendre des risques, me blesser et peut-être mourir !

Que je souffre, que j’ai froid, n’intéresse personne.

Que je prenne des risques… et les oreilles de nos financiers bien-pensants se redressent : du calme, jeune homme, les conséquences peuvent être dramatiques. Pensez au prix des secours, au coût d’une hospitalisation, aux dépenses collatérales !

                                              Transgression et prise de risque

Nous vivons une période bien étrange, où les médias, d’un coté, nous abreuvent de héros surfant plus vite que l’avalanche, de base-jumpers audacieux, de patrouille de France défiant les lois de l’aérodynamique, de navigateurs envoyant la toile dans le gros temps, et de l’autre coté, jettent l’opprobre sur tous les inconscients qui mettent en danger leur propre existence, celle des secouristes et qui surtout, coûtent cher à la société.

Notre admiration est présumée se porter sur ces héros, tandis que ces inconséquents méritent la punition. Difficile de s’y retrouver !!

Le financier pèse de tout son poids pour imposer le dogme du risque zéro, le principe de précaution, car la prise de risque est susceptible de lui coûter cher.

De l’autre coté, nos rêves d’enfants se nourrissent plus de héros flamboyants que de ronds de cuir poussiéreux ! C’est pourquoi le même financier nous vend si facilement ces images.

Comme un trafiquant de drogue gagnerait sur les deux tableaux en vendant des cures de désintoxication.

Dans toutes les stations de ski, de vagues barrières suggèrent que le ski hors-piste est interdit, bien que mis en avant par un marketing agressif. Ecartelés entre le désir de sortir, et la peur de transgresser, le skieur moyen ne sait pas à quel saint se vouer.

Que faire ? À chacun sa réponse, voici la mienne.

Je dois dire à mes enfants : transgresser les lois, c’est mal.

Mais en réalité, je pense : à toute règle que l’on me demande d’appliquer, je dois opposer mon esprit critique (et finir le plus souvent par obéir).

Apprendre à nos enfants à envisager la désobéissance réfléchie, voilà un programme éducatif intéressant. [1]

L’humanité a pu cheminer sur la route du progrès grâce à la transgression et la prise de risque. Ce sont ces deux piliers qui nous ont permis de domestiquer le feu, nager, voler, grimper… être. [2]

Le premier qui a compris que le feu, brûlant et effrayant, permet aussi de se réchauffer, puis de cuire les aliments, celui-là, envers et contre tous, a fait avancer l’humanité. Mais avant de convaincre de l’utilité de cette démarche, combien d’hommes ont été jugés, condamnés pour avoir brisé le tabou et ramené au camp une parcelle de ce feu si dangereux ?

Pendant l’occupation allemande de la dernière guerre, à qui l’histoire a-t-elle donné raison ? À l’obéissant ou au résistant ?

Avant d’être traités en héros, combien de ces merveilleux fous volants ont été voués aux gémonies pour les risques qu’ils prenaient, pour leur prétendue imprudence ?

Et cette rivière qui prive la tribu affamée de ce troupeau d’antilopes appétissantes, de l’autre coté, quelle dose d’audace a-t-il fallu pour la franchir à la nage ? Se noyer ou mourir de faim ? [3]

La cabine de l’Aiguille du Midi, qui fait tant d’heureux chaque année, n’a-t-elle pas été construite grâce à ces audacieux qui sont allés plus loin, et plus loin encore dans le domaine des glaces pour explorer la montagne pleine de dangers et de démons ?

Nous disposons pour évoluer en sécurité dans le milieu montagnard d’un arsenal de plus en plus complet et efficace.

Cela ne réduit pas le nombre d’accidents puisqu’un équipement de protection efficace pousse immanquablement son utilisateur à chercher la limite un peu plus loin.

Un effet pervers de cette évolution se retrouve directement dans le poids de nos sacs à dos. J’ai rassemblé un jour, tout le matériel que le juge pourrait me reprocher de ne pas emporter lors d’une randonnée à ski. [4] Bien entendu tout cela ne rentre pas dans un sac à dos raisonnable ! Pour faire une randonnée dans des conditions acceptables, je suis obligé de renoncer à certains éléments de sécurité. Pourtant, si quelque chose vient à me manquer et je serais responsable de mon imprévoyance.

Je prends un risque, je désobéis, pour moi et mes clients. Mais je n’ai pas le choix.

Adolescent, ma cordée a dévalé les 300 m de la voie de descente de la Tour Ronde, sauté désespérément la rimaye où onze personnes avaient péri la semaine précédente. Je n’avais pas d’anti-bottes, et mes crampons chargés de neige lourde n’ont pas mordu, alors que mon compagnon commençait une glissade. Je n’ai pas pu le retenir.

Je me souviens avoir eu droit à quelques sourires goguenards de mes anciens, me signifiant que c’était une bonne leçon.

Aujourd’hui j’aurais probablement droit à des reproches pour mon inconscience : j’aurais prudemment dû rester en bas et attendre l’invention des anti-bottes.

La prise de risque, utile ou non, accompagnée ou non d’une transgression, est souvent assortie d’une prise de risque au plan juridique dont j’aimerais faire l’économie.

Malheureusement, le populisme triomphant nous berce de son discours sécuritaire, nous enseigne le risque zéro, la tolérance zéro, le principe de précaution, d’autres balivernes, et nous somnolons…

Réagissons, une société qui bride ses audacieux est moribonde !

Pauvre raton-laveur.

Pierre Puiseux, vendredi 26 mars 2010

Notes

[1] Albert Jacquard distingue, à juste titre, la légalité et la légitimité de ses actes.

[2] À lire à tout prix ce livre désopilant : Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis. Éd Actes Sud, 1990.

[3] nourrir avec 2 ’r’ mourir avec un seul ’r’, se nourrir de faim ?

[4] En vrac : pharmacie, pelle, sonde, arva, lunettes et gants de rechange, couverture de survie, gps, carte, boussole, altimètre, piles de rechange, vivres de course, eau, trousse de réparation, traineau, colle, peau de rechange, téléphone portable où satellite, balise argos, sifflet, reflecteur radar, sac à dos airbag, corde, crampons, piolet, baudrier, broche à glace, mousquetons, sangles et ficellous, … et un raton-laveur.