Sans apporter ni le savoir, ni la précision des historiens, il me semble que lorsque le montagne était la plus fortement occupée, au milieu du 19iéme siècle, et que les bergers familiaux responsables de leurs petits troupeaux fréquentaient les estives, parfois en concordat avec de grands troupeaux lainiers espagnols transhumant flanqués de leurs propres bergers, plus de 150 ours voyageaient dans les Pyrénées. Quelques uns séjournaient encore dans les Alpes et ce, jusqu’en 1937 pour le dernier.

Pourtant leur biotope forestier était des plus restreint, presque à l’agonie ! Sous les effets conjoints de siècles de charbonnage (charbon de bois), de la pression d’essartage exercée par les pastoralistes, la forêt résiduelle représentait moins de 5% du territoire. D’ailleurs, d’importants effets érosifs consécutifs alertaient les pouvoirs centraux.

Pourtant l’Ours était aussi chassé ! depuis la démocratisation des armes à feu et de la chasse, acquis de la Révolution Française.

Il faut dire que le chasseur d’ours pyrénéen était un personnage local glorieux car, avec les armes de chasse de l’époque : poudre noire, plombs mous, fusil à silex ou à amorce qui faisaient long feu une fois sur quatre, il fallait pouvoir s’approcher et tirer l’animal à 10 m pour espérer en percer la peau et aussi savoir manier l’arme blanche en cas de nécessité. Un cran certain qui faisait la rareté des vocations et leur donnait le statut envié de coq de village.

Le prélèvement direct, au final, était assez faible, cependant augmenté par le piégeage pour la capture des oursons. Si les piémonts on été rapidement expurgés de leurs ours, l’étage montagnard demeurait une zone de replis assez peu perturbée.

Avec l’exode rural de la fin du 19iéme et du 20ième naissant, le domaine forestier a reconquis progressivement des parts de territoire tant par voie naturelle que par réimplantation artificielle (enrésinement généralisé) pour atteindre aujourd’hui plus de 30% de la superficie du massif. Les conditions d’habitat de l’Ours devraient s’en trouver améliorées…..

Or, après la dernière guerre, dans les années 50-60, sous la pression du braconnage et de la chasse à l’ours primée, car déclaré espèce nuisible, il ne restait plus que 60 à 70 ‶bestes″. Le chasseur disposait désormais d’armes efficaces : poudre T, chevrotines nickelées, balles brenneke, provoquant une explosion de ‶bravitude″ et de vocations pour aller affronter l’Ours ! C’était aussi un concept en vogue dans la bourgeoisie ambiante de cette fin d’époque coloniale que de courir après les trophées. En métropole, l’ours était le fauve par excellence convoité par les fines gâchettes. Le braconnage faisait aussi son ravage à l’aide des fusils de guerre qui traînaient encore dans les familles et servaient à tirer l’isard et l’ours, à plus grande distance et à l’insu (sauf le bruit) des gardes forestiers peu tentés d’aller y regarder de près.

Déjà en 70, la population ursine affaiblie ne comptait plus qu’une trentaine d’individus. Ceci bien que sa chasse ait été interdite dès 1962 (totalement, battues administratives comprises, en 1969) et que l’usage de la strychnine soit prohibé en 1970. Il n’empêche que le braconnage et l’empoisonnement des ours ont accompagné la reconquête des estives par les pastoralistes encouragés, dès cette époque, par les primes ISM (indemnité spéciale montagne) communautaires. En effet, ce nouveau mode d’élevage s’est accompli à la mode western, en ranching, sans gardiennage, selon un concept inversé du slogan : «rentrez vos poules je lâche mes coqs» en «sortez les ours je lâche mes brebis»…

Du coup, en dépit de son statut d’espèce protégée dès 1881, la population d’ours n’a cessée de décliner pour n’être plus représentée que par 6-8 survivants dans le noyau des Pyrénées occidentales en 1990, avant la prise de décision de réintroduire des ours allochtones pour tenter d’enrayer leur disparition totale.

L’éradication de l’Ours par les pastoraux et leurs assistants chasseurs correspond donc à une stratégie des années 70 où, compte tenu des situations locales et de l’individualisme post soixante-huitard, les éleveurs se débarrassaient de leurs troupeaux qu’ils mettaient en vacances sur les estives durant les 4 mois d’été. En effet, la gazaille hivernale sur les basses terres s’était tarie, en partie sous la pression communautaire qui n’attribuait les primes qu’aux femelles et à condition que celles-ci restent toutes l’année en montagne. Cette surcharge animale a donc incité les éleveurs locaux à redécouvrir ces espaces de complémentarité afin de consacrer les zones fourragères productives du domaine privé à la confection des réserves alimentaires hivernales.

Comme une bonne part des transhumants de proximité est constituée de petits producteurs de moutons avec des tailles de troupeaux majoritairement comprises entre 70 et 200 brebis quant il en faudrait plus de 600, surtout avec les races locales rustiques, pour pouvoir en vivre d’ailleurs assez chichement, la conduite d’élevage et la productivité ne constituent pas une priorité déterminante. Ceux-ci s’inscrivent quelque peu dans le dilettantisme.

Certains sont des éleveurs bricoleurs et sont multiactifs, d’autres sont des éleveurs mixtes détenteurs de cheptels plus importants en bovins allaitant voir chevaux, peu sont vraiment spécialisés.

Pour pouvoir s’offrir les services de bergers salariés il faut envisager des tailles de troupeaux de plus de 1500 têtes. Tous ces petits propriétaires sont donc réfractaires à mélanger leur troupeaux pour des tas de raisons mal recuites, mais aussi à la seule vue du coût et surtout de la nécessaire discipline qu’impose ce type d’organisation.

Pourtant, habitués à manier le violon du patrimoine, souvent mis en avant comme justificatif, ceux-ci restent amnésiques à propos de la construction de cette ancienne organisation issue de la résolution de nombreux conflits. Celle-ci trouvait sa stabilité et sa légitimité  par la mise en place d’une discipline communautaire très cœrcitive exercée par le regard de la communauté en ce qui concernait l’usufruit des hautes terres n’ayant pas statut privatif. Le nouveau catéchisme post 68 ancré sur des fondements individualistes, la faible pression sociale liée à la désertification humaine, ont marqué profondément ce nouveau code comme s’il s’agissait d’un droit d’usage. Ces pratiquants se  considèrent comme les légitimes usagers, voir les propriétaires de la montagne.

Pourtant le poids de leur économie est devenu marginal par rapport aux retombées de l’industrie touristiques et devant l’étendue des autres utilisateurs de montagne. Les chiffres sont éloquents et traduisent la réalité sans besoin de grands discours : le chiffre d’affaire du tourisme sur l’ensemble du massif est de l’ordre de 2 milliards d’euros, celui de l’agriculture de 300 millions quand la branche ovine viande ne dépasse pas 15 millions d’euros.

Il faut avoir le courage de sortir de l’impasse liée à cette culture récente et inappropriée, n’ayant pas d’avenir et pas d’espoir de reprise par la nouvelle génération.

Cette pratique telle qu’elle est réalisée est aussi handicapante pour les qualités biologiques et esthétiques des zones d’altitudes montagnardes.

L’idéal d’un bon équilibre entre milieu fermé (forêt), espaces ouverts (estives prairiales) et semi-ouverts (landines clairsemées) ne peut pas être assuré par des herbivores domestiques livrés à leur propre initiative. La divagation anarchique des troupeaux est contre productive pour entretenir un tel patchwork. Seuls les bergers pratiquant une conduite active peuvent orienter un modèle de paysage selon des canons attractifs et durables, tout en satisfaisant correctement à la ressource alimentaire de leurs animaux, à leurs soins, à leur protection.

Il est clair que l’attirance des Pyrénées est contenue dans le charme de ses  paysages, mais aussi dans son originalité par rapports aux autres massifs nationaux. Or, si les pratiques paysannes, les élevages sont assez communs sur les divers massifs, en revanche, l’Ours est une particularité indiscutable, une signature de qualité et d’originalité. Supprimez cette pépite et les Pyrénées perdront de leur authenticité pour se fondre dans le lieu commun des autres massifs. Autant que les spécialités agro-alimentaires locales reconnues, que le patrimoine culturel, l’Ours constitue un produit d’appel pour les Pyrénées. C’est donc aussi un prétexte pour drainer des subventions et indemnités en faveur de l’élevage.

Je ne développerai pas trop le couplet des aides apportées aux filières agricoles, ovine en particulier, que certains s’acharnent à dénoncer. La profession agricole n’est pas plus aidée que les autres métiers de l’industrie, des services et encore moins que le consommateur courant. D’ailleurs, les aides au pastoralisme sont très nettement insuffisantes pour ceux qui pratiquent la transhumance dans des conditions d’élevage professionnel en raison des services multifonctionnels qu’ils apportent. Cependant, la charte des bonnes pratiques et du cahier des charge correspondant devraient être au diapason et réellement contrôlés.

Les dégâts dus aux ours sur les troupeaux sont vraiment minimes si on les ajuste à des conditions d’élevage normalisées. Un global inférieur à 300 ovins en moyenne annuelle, essentiellement prélevés sur des troupeaux non gardés, peut paraître dérisoire. La vindicte à l’encontre des ours est irrationnelle et relève d’autres intérêts masqués.

Bien d’autres fléaux sont plus préoccupants : foudroiements, chiens, FCO (vengencia del osso), entérotoxémies, empoisonnements, dérochages, mais qui relèvent de fautes d’élevage et sont donc tus.

Alors que l’ours devrait bénéficier de cette forme de désertification rampante depuis la fin du 19ième et de la reconquête forestière, les conditions de quiétude ne se sont pas améliorées pour autant : diffusion des axes de circulation, beaucoup de pistes carrossables zébrent le paysage montagnard, utilisations d’engins bruyants en foresterie, abondance du tourisme estival, chasse en battue, réduisent leurs zones de refuge.

Cette espèce ne mérite pas de disparaître du paysage pyrénéen, après une si longue résistance, du seul fait de l’Homme et des intérêts à court terme d’une petite fraction de sa représentation, à partir de critères passionnels et corporatistes (rien à voir avec la raréfaction des races locales à faible effectif que certains mettent en balance dans leur argumentaire de priorité. L’érosion génétique liée à la disparition d’une espèce sauvage et celle d’une race domestique ne sont pas de la même ampleur).

Si la paysannerie moyenâgeuse a fait disparaître définitivement de la planète, pour les mêmes motifs avancés, Aurochs, Tarpans, ancêtres sauvages de nos races domestiques, on peut leur concéder des circonstances atténuantes au motif de leur grande ignorance des lois biologiques mais aussi de la dure condition des hommes, guère mieux traités, alors, que leurs propres animaux. On peut estimer qu’aujourd’hui le progrès de la connaissance, l’évolution des mœurs, ont touché la plupart des recoins de la planète et donc aussi le territoire pyrénéen. Le niveau de conscience acquis devrait être en proportion. Exploiter les vieilles méthodes de ces temps obscurantistes constitue un fardeau insoutenable et guère tolérable. La frénésie éradicatrice du ‶nuisible″ est une constante des masses ignorantes et de leur réaction simplette face à une perturbation. Le maoïsme qui n’était pas à une mesurette près avait lancé une campagne d’éradication contre les passereaux au prétexte de leurs prélèvements céréaliers. Expérience particulièrement néfaste qui s’est traduite par la prolifération catastrophique d’insectes, pour le coup autrement plus nuisibles. L’Ours exterminé dans les Pyrénées apporterait-il la solution miraculeuse pour résoudre la fragilité récurrente de la filière ovine-viande ? Un leurre pour simplistes en panne d’idées et qui ne trouvent comme ouverture que l’acte sacrificiel comme autrefois on brûlait les sorcières.

La loi doit être appliquée sans mollesse partout. On ne peut être qu’abasourdi devant les libéralités prises en matière de protection de l’ours. Dans bien d’autres domaines les mesures ont été plus radicales : le port de la ceinture de sécurité dans les véhicules, par exemple, est autrement plus attentatoire à la liberté individuelle et pourtant, par la contrainte, cette mesure salutaire est rentrée dans les moeurs en dépit des récalcitrances initiales.

Comme dans les AOC, après un délai de transition permettant aux élevages de se mettre en conformité avec le cahier des charges, ici de l’espace d’altitude montagnard partagé, les écarts doivent être sanctionnés. Il est très étonnant que les dédommagements soient encore versés, parfois avec prodigalité, à des éleveurs qui n’appliquent pas les consignes d’élevages de transhumance normales, c’est-à-dire les bonnes pratiques conventionnelles incluant moyens de protection et gardiennage.

On ne peut, en corollaire, que rester sidéré par l’attitude des dirigeants dont la mission est d’œuvrer au développement d’un pays, d’une région, d’un territoire et donc d’avoir une vision sur le long terme, au contraire de bien des terriens qui non pas bénéficié du même pedigree de formation  et qui, pris dans leur routine, courbés sur la glèbe, ne voient souvent guère plus loin que le bout de leur casquette ou de leur béret, soient aspirés par la seule distance de leur mandature. Dans le meilleur des cas  il s’agira d’incompétence (fautifs mais pas coupables..) dans le pire des cas de démagogie coupable et pour le coup irresponsable. L’enterrement de première classe pour la cause de l’Ours délivré dans ce show médiatique où la stratégie de l’immobilisme et du « laisser faire » apparaissent comme une grande habileté politique, est déconcertant.

Gérard BOZZOLO
Ingénieur Agronome
Maître de conférences à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse

Sources : La Buvette des Alpages : http://www.buvettedesalpages.be