Les forces de la nature qui recouvrent tout chantent l’âpre et fascinante désolation de ces terres perdues où vivaient avant la guerre d’Espagne d’importantes communautés humaines.
Les années 60 sonnent le départ. Les anciens se souviennent encore. Les maisons se vident. On laisse sur place les vêtements, les couvertures, la vaisselle comme si un fléau avait frappé fort et droit.
La Guerre Civile, l’exode rural, la déforestation ont chassé les habitants, modifié les paysages et les écosystèmes. Certains parages du Serrablo, de la Sobrarbe, de la Solana ne sont plus que silence, sources taries, villages abandonnés, maisons éventrées, églises en ruines.
Pas de révolution industrielle pour ces peuples de montagnards, pas de progrès, pas d’électricité. Oubliée par Franco, cette bande de moyennes montagnes au climat très rude qui s’étend au nord d’une ligne de Huesca à Benabarre se vide en peu de temps de sa population.
Les paysans rejoignent les grandes villes de Zaragoza ou Huesca à la recherche d’un peu de confort et d’une vie moins difficile.
Ces villages étaient grands et la vie s’y épanouissait. Puis vint le vieillissement de la population et l’exode comme une citerne qui se vide.
L’église massive et construite pour durer 2000 ans reste souvent la dernière épave face à cette tempête de désolation. La fontaine, le chemin pavé qui conduisait aux estives se referment sous l’épine vinette et la griffe des erizónes. Malheur aux jambes nues !

Certains tentent de survivre pour un été (Sercué, Revilla)), pour une communauté (Ruesta, Ibort, Artosilla), pour les touristes de passage (Nocito, Montanana, Yeba, Morillo de San Pietro). D’autres ont été rachetés par le « Patrimonio Forestal del Estado » équivalent de l’ONF.

Tous respirent l’âge d’or de la paysannerie où les communautés vivaient en autarcie, regroupées autour d’une maison forte et de l’église. Les conversations se déroulaient sur la placette centrale dominée par le chêne ou autour des aires de battage repoussées à l’autre bout du village comme à Buerba.
Peu de routes, des charretières malcommodes qui reliaient les bourgs importants par de grosses journées de marche. L’isolement rendait la vie monotone et simple. Autour du village s’étendaient les cultures en terrasse limitées par des kilomètres de murettes de pierres arrachées du sol (Basaran). Ces terrasses montaient très haut jusqu’aux limites de la neige. Les hivers ont  tout emporté. Les pruneliers ont mangé les dernières terres, les toits de lauze ont cédé. La nature a reconstruit autre chose.

A 1200m d’altitude l’homme est rarement à sa place quand la source se bouche et la crue emporte ce qui restait de la piste.

Aujourd’hui, quand on visite ces villages on a l’impression de violer l’intimité d’un temps disparu. Emporté par l’histoire, le silence s’est installé. Il emmène celui qui écoute vers un point émouvant où se conjuguent ensemble l’éphémère et l’éternel.

Le titre du billet renvoi vers « Despoblados en Huesca », un site Internet très riche. Animé par Christian Laglera, il  s’intéresse à près de 184  villages abandonnés de la province de Huesca. Il en dresse l’inventaire en y accolant quelques photos des bâtiments les plus emblématiques, une carte et en donne les principales caractéristiques historiques. Il est un point de départ incontournable pour qui veut s’intéresser à cette  partie de l’Aragon. http://www.despobladosenhuesca.com

Ruesta : http://www.caiaragon.com/fr/actividades/

Ibort, la ultima utopia : http://www.pirineodigital.com/reportajes

Villages fantômes - José-Maria Cuesta : http://www.canal-u.tv/video/universite_toulouse_ii_le_mirail/

Autre porte d’entrée de cette thématique, « la pluie jaune » l’exceptionnel roman de Julio Lamazares qui décrit la fin du village d’Ainielle. http://www.editions-verdier.fr

Extrait : « Dans la rue, le brouillard s’accrochait aux murs et l’humidité glacée du givre rendait invisible toute empreinte récente. Un silence immense occupait le village entier, il introduisait sa grande langue sale dans la pénombre des maisons, fourrageant dans la rouille de l’oubli et la poussière accumulée par les ans. Je fermai sans bruit la porte derrière moi. Je cherchai dans la poche de mon pantalon le contact familier du couteau et, contrôlant ma respiration et les battements de mon cœur pour que de loin ils ne puissent pas me trahir, je me mis à marcher sur le chemin que Sabina suivait chaque nuit en solitaire. Lentement, mes sens se portant au-delà du brouillard et m’enfonçant dans la neige à chaque pas, je parcourus peu à peu tout le village sans trouver trace de son passage. Je regardai sous chaque porche, au détour de chaque rue, derrière chaque mur. Je fouillai Ainielle partout, rue après rue et maison après maison. En vain. On aurait dit que la neige et le silence l’avaient ensevelie, que sa figure émaciée s’était diluée à jamais dans le brouillard. Je jetai encore, malgré tout, un dernier coup d’œil aux ruines de l’église et j’étais sur le point de rentrer quand brusquement je me rendis compte qu’il y avait encore un endroit où je ne l’avais pas cherchée. »