Rien n’est plus absurde que de faire planer la poésie au-delà de nos sols. Rien n’est plus injustifié que de parquer les poètes dans un enclos.
Quand, tout au contraire, la poésie s’abouche et débouche sur la réalité. Quant, tout à l’opposé, les poètes pratiquent un corps-à-corps incessant avec la vie.
Remettant sans cesse en question le monde et leur propre regard, ils transpercent les écrans, dénoncent l’écart entre le semblant et le réel, s’efforcent à une plénitude.
« La vie du poète est un rêve perpétuel, écrivait Reverdy, un rêve de réalité. »
 Une réalité qui transgresse mots éculés, apparences, conforts et modes. Une réalité qui s’enracine dans le terreau du temps et de l’espace, sans se couper d’un mouvement sous-jacent – et partagé – porteur d’images et de pulsions novatrices.
Cette réalité, c’est la vie même ! Si, parfois, son interprétation nous échappe, c’est ce réel – complexe, insaisissable – qui est le tissu de l’existence. 
Interrogé sur le sens de ses poèmes, Rimbaud répondait : « Ils veulent dire ce qu’ils disent littéralement et dans tous les sens. »
Devant la faillite des croyances, la pénurie de l’espoir, il est urgent que soit la poésie. Elle ne console de rien, elle ne possède rien, sa loi n’est pas de marbre.
Mais prenant et délivrant parole, elle multiplie nos vies.
(Andrée Chedid, Territoires du souffle)