Marcher, c’est aller au bout de soi-même tout en allant au bout du monde.
C’est redécouvrir l’homme qui prenait ses jambes à son cou lorsque le ciel lui tombait dessus.
C’est geler en même temps que les pierres du chemin. Griller au feu du soleil. Partir à l’aube en pleine forme pour revenir sur les genoux en pleine nuit.
Marcher, c’est rencontrer des créatures qu’on ne verrait nulle part ailleurs. Marcher, c’est aussi aller nulle part sans rencontrer personne.
C’est se mettre en vacances de l’existence. C’est exister en dehors des vacances.
Marcher, c’est réussir à dépasser son ombre. C’est pouvoir se doubler soi-même en s’envoyant un gentil salut au passage.
Marcher, c’est caresser le sol, le flatter, l’amadouer. Une manière de se mettre la terre dans sa poche avant qu’elle ne se referme à jamais.
Marcher, c’est être dans le secret des dieux. C’est écouter à leurs oreilles et entendre avec eux des bruissements, des murmures qu’on croyait éteints.
Marcher, c’est se mêler à la conversation des arbres, aux commérages des oiseaux, aux persiflages des reptiles. C’est se fondre dans la nature, se couler au fond du moule.
Marcher, est-ce que cela ne serait pas, en définitive, tourner avec ses pieds, au pas à pas, après page, le grand livre de la vie ?
                                                                                                                                                       Fou de la marche, 1985

Jacques Lanzman (1927 – 2006) devient écrivain et parolier après avoir exercé de nombreux métiers (soudeur, peintre, mineur…). Il découvre tard les joies de la randonnée, mais devient aussitôt un inconditionnel, et même un forcené de la marche à pied (Michel Tournier dira de lui qu’il est « le plus grand marcheur des lettres contemporaines »).