La mort d’Alexandre Grothiendeck nous invite à revenir sur le mouvements des scientifiques critiques “Survivre et vivre” qui dénonçait la militarisation du monde et l’orientation mortifère du progrès scientifique.

Dès le premier numéro paru en août 1970, le ton est donné. Alexandre Grothendiek dénonce le fait que « les savants poursuivent trop souvent leurs travaux sans souci des applications qui peuvent être faites, qu’elles soient utiles ou nuisibles, et de l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie quotidienne et l’avenir des hommes ».

Dans l’après 68, Survivre et Vivre, ce mouvement devenu les fers de lance d’une fronde antiscientiste, ces « objecteurs de recherche » sont des acteurs de premier plan dans l’émergence du mouvement écologique français.

Aux côtés de Pierre Fournier (l’inoubliable créateur en 1972 de La Gueule Ouverte, « le journal qui annonce la fin du monde »), ils participent à l’essor du mouvement antinucléaire. Lié aux objecteurs de conscience, à des mouvements hygiénistes et naturistes, à des agrobiologistes et des naturalistes, “Survivre et Vivre” prône la subversion culturelle et essaime en une vingtaine de groupes locaux. Proche de Robert Jaulin, Serge Moscovici et Bernard Charbonneau, il s’affirme comme le « laboratoire idéologique de la révolution écologique ».

Ces « objecteurs de recherche » participent activement au mouvement anti-nucléaire de l’époque en s’introduisant le 13 avril 1972 dans l’enceinte du CEA de Saclay dans la trompeuse intention d’animer une conférence-débat sur le thème « Progrès et recherche scientifique ».

Quarante ans avant Greenpeace à Fessenheim, ils entendaient dénoncer par ce coup d’éclat les fûts fissurés entreposés à « titre provisoire » depuis 1948 à Saclay et montrer que la seule solution au problème des déchets est de ne plus en faire, c’est à dire d’abandonner l’énergie nucléaire.

Cette campagne est aussi l’occasion de contester les experts de l’atome qui pour les « empêcheurs de polluer en rond » de Survivre et Vivre sont incapables de concevoir une vue d’ensemble des problèmes et de penser en terme de finalité.

Les « lanceurs d’alerte » du mouvement dénoncent aussi la collusion qui s’installe entre la plupart des scientifiques qui « se laissent volontiers cajoler par l’Etat, voire chouchouter par les militaires, se coulant avec aisance dans leur nouveau rôle d’entrepreneur/euses ou de philosophes médiatiques » .

Le mot lobby n’est pas encore né en français mais les experts de l’atome, les fervents de la modernisation agricole et les technocrates du béton ont déjà entrepris le noyautage des institutions et le lavage des cerveaux.

Outre, son action politique, le mathématicien reste un géant de la discipline.

Aux côtés de Laurent Schwarz, visionnaire, prodige, il résout en quelques mois ce que d’autres mettent des années à étudier. L’homme révolutionne la géométrie algébrique, récompensé par la médaille Fields en 1966, il la refuse pour ne pas se rendre en URSS. Dans les années 70, il quitte même l’institut des Hautes Études scientifiques, quand il apprend que le ministre de la Défense le finance.

Depuis, retiré de la communauté scientifique, il vivait dans un petit village pyrénéen, en refusant tout contact avec les medias, où il est mort le 13 novembre en laissant plus de 20 000 pages de notes derrière lui…

Le Monde : http://www.lemonde.fr/disparitions/

La Dépêche : http://www.ladepeche.fr/article/

Reporterre : http://www.reporterre.net/spip.php?article5720

Libération : http://www.liberation.fr/sciences/