Je crois que les hommes des champs ont un peu trop oublié ce regard vers les étoiles, qui apprit à l’homme les lois les plus simples. Les anciens savaient qu’Arcturus, qu’on nomme aussi le Bouvier, parait le soir au temps des labours printaniers, et disparait quand la saison froide et pluvieuse s’avance. Cette science paysanne s’efface. Le laboureur lit le journal. C’est la ville qui imprime l’almanach ; et, à la place des mois qui sont au ciel, elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches selon le commerce et les échéances. Heureusement, la nature célèbre aussi Noel et Pâques ; heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. N’empêche que l’almanach des villes est un autre almanach. Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir des grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers.
   Joignez au tracé des étoiles la course du soleil, son lever, son coucher, sa hauteur dans le ciel ; et aussi les phases de la lune, non pas en chiffres tout secs, mais par descriptions, de façon qu’on ne puisse pas penser à la pleine lune sans imaginer le soleil à l’opposé, de l’autre coté de la terre. Traçons aussi le chemin des planètes, en disant que celle-ci annoncera les premiers froids, et cette autre les premières feuilles.
   Je sacrifierais quelque chose de la prévision du temps, toujours incertaine ; ou plutôt en annonçant par masses, et selon les saisons, j’aurais toujours raison en gros ; pour le détail, je décrirais seulement les possibles, comme sont les giboulées de mars, les orages et la grêle de juin ; il est bon de peupler l’année qui vient d’images vives. Aux caprices du ciel je mêlerais le chant des oiseaux, qui est presque aussi régulier que les astres. Il n’est pas besoin de tant se risquer pour être prophète.
Quant aux travaux des champs et du jardin, on en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre.
   Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région, partant de la structure des terres, décrivant les sources, les ruisseaux, les rochers, les grottes. Aussi, une vue des productions agricoles et industrielles, de la circulation et du prix des choses. Enfin des notions précises sur le mouvement de la population, émigrations, immigrations. L’histoire viendrait tout naturellement pour expliquer ce qui ne s’exprime point autrement. Je vois ce livre très lisible, de beau papier, et solide comme étaient les Bibles. Voilà un beau travail à faire pour les amis du peuple qui ont du loisir.
   En attendant ce bel almanach, je voudrais qu’on essayât d’en écrire un à l’école, sur de beaux cahiers. Ce serait l’occasion de toutes les leçons possibles, de vocabulaire, d’orthographe, de calcul, d’astronomie, de physique, de chimie, d’histoire naturelle, et même de jugement à proprement parler. Si avec cela on marquait la marche des ombres sur le mur, de saison en saison, on verrait la science redevenir une plante rustique, qui ferait une belle ombre à chaque porte.

31 août 1910, Alain, Propos

** Sources Carte du ciel : http://autourduciel.blog.lemonde.fr/category/science/astronomie/carte-du-ciel/