…progressant vers la paroi de roc ferme ; de la terrasse, un dîneur de temps en temps, paresseusement, venait suivre leur progression à travers la longue-vue de l’hôtel. Le seul bruit qu’on entendait dans tout le cirque des montagnes était le fracas espacé sur la casse abrupte, étrangement retentissant, des cailloux croulant un à un sous les semelles des grimpeurs. La montagne, à l’inverse de la mer, est un lieu de contrainte saisonnière intense : ici, au-dessous de la lisière des neiges qui s’abaissait déjà, à l’approche des remues et des travaux d’hiver, une nécessité salubre et ouvrière chassait impérieusement de ses jardins de rochers les restes d’une estive de luxe : la petite activité de loisirs qui persistait, frappée d’insignifiance, tarissait à vue d’œil sous le soleil encore chaud, comme le filet d’un oued bu par les sables. On n’allait pas partir d’ici à regret, comme quand on se retourne et qu’on regarde sous le rayon jaune de septembre la mer quittée, plus voluptueuse encore de s’étirer au soleil toute seule : au cadran solaire des cimes avait sonné l’heure cosmique de la fermeture. Sous le rayon encore tiède qui baignait les pentes, avant le froid du soir qui s’apprêtait à tomber si vite, ce n’était pas seulement le travail qui rappelait à lui ses vacanciers récalcitrants ; j’avais le sentiment aigu que c’était l’Eden du loisir lui-même qui, inexorablement, rabattait ses housses et bouclait ; ses grilles.

Julien Gracq, Carnets du grand chemin

Editions José Corti, 1992