DES EXPERTS APATHIQUES
Mais j’ai honte de vous, de nous tous, parce qu’il y a, aujourd’hui, dans ce monde de 2016, des hommes qui sont des gibiers, des êtres qui doivent payer parce qu’ils ont encore deux jambes, et deux bras, et une tête, au lieu des tas de chair, des lambeaux de corps et des cordelettes de tripes auxquels on veut les réduire – et nous n’avons, face à cela, rien trouvé à faire, ni à dire, ni, parfois, à redire.
J’ai honte parce qu’il y a, sur cette terre, des hommes qui ne peuvent plus penser, ni aimer, ni espérer : juste trembler et trembler encore ; juste courir et courir encore ; juste faire à leurs enfants rempart de leur propre peau contre un feu et un gaz qui les embrasseront ensemble – et nous sommes, face à ce spectacle, comme des témoins qui ne se voient plus ni se taire ni ne pas entendre. Déréalité ? La souffrance des autres, à force, comme une habitude ? Ou bien les jeux du cirque ? L’inavouable jouissance à voir la masse des petits hommes agoniser tandis que, sur les gradins, nous oublions de lever le pouce ? Ou juste la sorte de soulagement que l’on a quand on se sent au chaud chez soi tandis que, dehors, il pleut des cordes – sauf que dehors, là, il pleut des bombes ?

J’ai honte des radios ce matin, et des chaînes d’information en continu hier soir ; j’ai honte de leurs commentaires anesthésiés, de leurs analyses toujours les mêmes ; j’ai honte de leurs experts apathiques, faussement savants, qui prennent soin de ne jamais céder à la colère et à la panique – j’ai honte parce qu’il y a un moment où la platitude redondante du commentaire (mort, et mort, et encore mort…) finit par faire de nous qui parlons, et de nous qui écoutons, des complices du crime.

J’ai honte de l’ONU, dont la résolution arrive au moment précis où tout est fini et où chacun sait qu’il ne reste qu’à compter les morts et, bientôt, les « réfugiés ». J’ai honte de cette nouvelle Société des nations et de sa lâcheté éternellement chamberlainienne tandis que sont crevés, et troués, et vidés de leur sang, nos frères en humanité, aujourd’hui d’Alep, demain d’Idlib.
J’ai honte des monstres froids chinois et russes du Conseil dit de sécurité qui, tandis que les avions pilonnent calmement, quartier par quartier, carré après carré, tandis que les cibles tombent, explosent, fondent, tandis qu’hommes, femmes et enfants se mêlent en une terrifiante communion et tandis que, repêchés dans ces mers de sang, les survivants, quand il y en a, sont envoyés dans des chambres de torture ou achevés, ont l’audace de voter le veto.

SORDIDE CALCUL DES EXISTENCES
J’ai honte, et mal, pour les autres, ceux qui ont tenté de sauver l’honneur et ont prononcé leur énième discours de condamnation et de révolte ; j’ai honte pour ces ambassadeurs honorables qui ont essayé, dans cette enceinte infâme qu’est devenu le siège new-yorkais de l’ONU, d’ébranler les hommes de glace et de les empêcher, cette fois, de lever leur petite main grassouillette pour dire que non, il n’y a rien de mal, finalement, à transformer en brochettes ou en charpie des dizaines de milliers de corps ; que se passe-t-il dans la tête, à cet instant ? qui se sent le plus mal, du fonctionnaire de la mort qui vote sans état d’âme la poursuite de la tuerie ou de l’homme de bonne volonté qui s’est dressé pour l’arrêter mais a dû se résigner ? et comment vit-on quand, après une nuit passée à voir les poseurs de veto, c’est-à-dire les poseurs de bombes, bloquer pour la énième fois, en un rituel réglé comme une séance de torture, votre appel de la dernière chance, on découvre, au petit matin, en rentrant chez soi, qu’on a le pas lourd mais que cette lourdeur est celle de la bouillie humaine qui vous colle, vous aussi, aux semelles et aux basques ?

J’ai honte pour Barack Obama et pour sa politique de la ligne rouge reniée, le 30 août 2013, en une palinodie qui stupéfia ses alliés : il ne croyait pas si bien dire – elle était rouge, sa ligne, mais rouge comme un trait de sang.

J’ai honte de Donald Trump qui a, lui aussi, affiché la couleur et dit que ces jeunes gens qui vont mourir et qui continuent, toujours en tremblant, d’envoyer sur YouTube de pauvres témoignages où ils trouvent encore la force de nous adresser un petit « merci », feraient l’objet d’un deal – oui, il a bien dit un deal – avec son copain Poutine.

J’ai honte qu’une courte majorité de ceux que je dois, paraît-il, continuer d’appeler mes concitoyens jugent, aux dernières nouvelles, qu’Assad, ce tueur déguisé en gendre idéal, cet assassin que l’on nous disait, au début de son règne, gentil, timide et faible, cet homme qui ne voulait pas être roi ni, à plus forte raison, vous pensez bien, tyran, cette version moderne d’un George VI qui aurait, finalement, régné et livré son pays à Hitler, ce monstre bobo, ce Pol Pot jet-setter, est un moindre mal face à Daech.

J’ai honte de ces députés Myard et autres Mariani, j’ai honte du candidat à la présidentielle Fillon, qui tiennent à nous expliquer, tout à leur sordide calcul des existences, que la boucherie d’Alep est l’un des prix à payer pour vaincre le terrorisme.

J’ai honte de tout cela car nous avons sans doute les télévisions, les langues, les députés et les candidats que nous méritons. Nous sommes des défaitistes qui nous prenons pour des hommes de paix. Nous sommes des Européens repus, et qui désavouent leurs propres valeurs, tandis qu’achève de se perpétrer le premier immense crime contre l’humanité, c’est-à-dire crime contre chacun d’entre nous, du XXIe siècle.

Nous sommes les contemporains de cette hécatombe et, comme face aux hurlements sortis, hier, des camps de la mort, peu, très peu, ont le courage d’appeler à faire la guerre à la guerre et à bombarder les bombardiers.

La pyramide des martyrs obsède la terre, oui.

Et la terre geint et souffre. Nous en sommes là.

(Le Monde, dimanche 18 décembre 2016)